Sylvie Capellino La trace


A l'origine de mon travail, il y a deux actes fondateurs : l'expérience enfantine de me regarder dans le grand miroir familial et de me demander qui était cette petite fille, que faisait-elle, où allait-elle une fois partie ? Le trouble et l'angoisse, adolescente, devant la fente ténue d'un sarcophage égyptien alors que la vision de la momie n'avait provoquée en moi que de la curiosité. La question commune à ces deux expériences qui me taraude aujourd'hui : par quoi suis-je touchée, qu'y a-t-il derrière la visibilité des choses ? Le regard s'arrête-t-il à la seule présence d'une œuvre ? Je travaille en m'attachant à ce qui me regarde, le punctum de Roland Barthes. Je cherche à relever le derrière des choses. Mais d'abord quelle chose ? En premier lieu, la figure humaine, une série autour des gravures préhistoriques de l'époque magdalénienne découvertes à la grotte de la Marche (Vienne) : des profils de personnes ayant vécu il y a 18 000 ans, m'ont profondément émue. Il s'agissait d'art mobilier, de petite facture, dont la connaissance du grand public reste très confidentielle, des gravures que certains chercheurs qualifient de caricatures. Derrière ces traits volontairement concis mais très précis, parfois légers, se dissimulent Leurs traits. C'est là que se joue la trace qui m'a permis d'entrer dans l’œuvre. Leur profil même les détournent de nous, indiscernables. Ils imposent la proximité de l’œil. C'est dans cette trace que j'ai voulu entrer, m'inscrire dans une lignée et faire émerger des figures hermétiquement fermées, sans orifices visibles, naviguant entre l'éveil et l'endormissement, dans cet espace de vulnérabilité où les traits disparaissent sous les couches de peintures, comme des voiles d'inconscience. Plastiquement, je recherche la rupture dans la texture, la destruction de la surface initiale du stuc très lisse, la disparition de la face sous les scories du plâtre. Ce sont autant d'arrêts pour le regard, de possibilité de s'infiltrer, de cheminer. Imposer là aussi la proximité, l'intimité avec le spectateur. Pour que, d'après Paul Klee, la formation apparaisse sous la forme. Que l’œuvre fasse « co-présence », au-delà du volume. Que la défiguration, par accumulation de couche, la disparition de la face laisse place à un monde de possible. Que les accidents de matière comme autant de failles permettent de passer dessous, derrière et qu'apparaisse la présence. Sculpter comme une incantation, un acte physique pour reproduire l'expérience première. Une autre série, m'a permis d'exploiter l'empreinte : celle du recouvrement de peluches et de jouets, d'objets « transitionnels » non investis par des enfants. Des objets neutres dans le sens où ils n'ont pas eu d'histoire (le plus souvent objets de marketing, cadeau offert avec d'autres produits) et que j'ai recouvert jusqu'à les humaniser, puis tendre à les effacer. Véritable mise en boîte d'objets eux-même destinés à contenir, apprivoiser l'absence. Que font-ils maintenant, que va-t-il rester d'eux : pourrir, être conservés par le plâtre ? Par delà la forme initiale, la trace comme acte de présence. La ténuité comme espace de possibilité.

Accueil Galerie Diaporama A venir Contact